
Chroniques fantastiques autour du monde
Un genou à terre.
Celui de ce musculeux capitaine d’un escadron de CRS au faux air de Rafael Nadal. Débordant de son armure, coincé à l’intérieur, tel un taureau cerné dans une arène trop exigu. Je suis crevé…J’en peux plus. Qu’est-ce que je fous encore planté là au milieu de cette foule ?
Alors jeune recrue, ce gradé désormais expérimenté se souvenait de ses débuts enthousiastes dans la compagnie. Je veux protéger les français. Sa formation avait démarré quelques mois après l’horreur des attentats du Bataclan en 2015. Depuis, son costume de Robocop lui donnait des airs de super héros sorti tout droit d’un Marvel. Il fallait bien faire face à des groupuscules violents au fil des crises successives. Son baptême du feu ? 2018 – Les gilets jaunes.
Il s’en serait bien passé de ce bizutage.
Derrière sa visière en polycarbonate incassable, dans le feu de l’action, « Rafa » se trouvait pourtant une certaine ressemblance avec ces manifestants inoffensifs dans leur accoutrements canari. Des ouvriers, des salariés, des pères et mère de familles. Pour la plupart, ils se retrouvaient à déambuler dans la rue pour la première fois. Hurlant et chantant plutôt maladroitement des slogans de désespoir inventé le jour même. En résumé : ils ne pouvaient vivre dignement de leur travail. Des cris et des larmes provoqués par les lacrymos. Les coups de matraque balancés à gogo. Heureusement, les « black blocs » arrivaient toujours à temps. Cela justifiait son sur-entrainement et son sur-équipement qui pouvait atteindre les 25 kgs pour des interventions d’envergure : casque, gilet pare-balles, protections des bras et des jambes, gants, bouclier anti-émeute etc…
Puis, la crise du Covid. Contrôler la signature des auto-attestations pour balader son toutou ou faire un footing. Contrôle des pass sanitaire etc…Il ne s’était pas engagé dans cette voie pour ça. Lui qui pensait protéger, pour de bon, les plus faibles. Être la fierté de son entourage. Maintenant, on lui reprochait l’autorité de l’Etat qu’il ne faisait qu’appliquer en bon soldat. C’était sans compter les interminables repas de famille entourait d’anciens de la police nationale…à lui rappeler qu’il tapait sur des pauvres smicards ! Et lui, alors ? Je voudrais être seul loin de ces retraités donneurs de leçons. Me reposer dans ma bicoque qui sera vraiment à moi dans 240 mensualités.
Reprendre le contrôle et la maitrise de la foule : autorisation de tirer à balle réelle si la situation est jugée incontrôlable.
La consigne de trop. Le traumatisme de la mort de Malik Oussekine dans les années 80. Panoplie de tout bon CRS qui se respecte. Aux oubliettes !
Prêt à charger, l’officier supérieur reconnu un de ses petits frères. Sa bonhommie habituelle avait disparu. Les yeux injectés de sang et de haine. Prêt à en découdre avec ses camarades. Instantanément, soulagée, le reste de compagnie imita le geste de son chef. Ne pas être à l’origine d’un autre potentiel drame. Les autres troupes présentes suivirent. Genou à terre et casque retiré. Une voix pouvait toujours hurler dans un mégaphone de reconstituer les rangs. Trop tard.
La foule s’arrêta un moment. Figée dans un silence assourdissant. Désarçonnée par cette première. Une lueur d’espoir? Puis, elle reprit le chemin de l’Elysée. Félicitant les CRS sur son passage, les encourageant à la rejoindre. Certains le firent tel des automates, d’autres restèrent prostrés. Pour une corporation habituée à obéir (sans être membre de « la Grande Muette »), il fallait oser déposer les armes. Les conséquences sur les carrières instantanément dévastatrices.
Nina n’en croyait pas ses yeux. Le début d’un changement de paradigme?
Nina voulait que la liberté, fondation de son éducation, soit à nouveau au coeur des valeurs de la république Française. Et qu’elle montre l’exemple au reste du monde. Elle l’avait déjà fait.
Nina montra l’exemple elle aussi. Brandissant fièrement un casque « I Think » au dessus de sa tête. Elle prouvait que la déconnexion était possible tout en maitrisant ses pensées. Peu de personnes l’imitèrent. Trop effrayées de contribuer à un nouveau chaos. Elle savait qu’il fallait provoquer un électrochoc pour éveiller les consciences. Mais lequel ?
Au moment où Nina se pose la question, elle a une réponse immédiate sous la forme d’une intuition si forte qu’elle ne peut que la suivre. Se rendre MAINTENANT et SEULE au siège de Google France dans la capitale. Ce surfeur, Josh, qu’elle croise dans ses rêves la supplie de l’écouter. Elle entend aussi à plusieurs reprises le mot ASCENSION. Quel est le sens de tout ça ? se demande-t-elle
Les GAFAM accentuaient le contrôle de la population. Trop heureuse de déléguer toujours plus de tâches considérés pénibles à des agents IA. Désormais couplés à des robots. L’informatique quantique arrivait à grands pas. De quoi supprimer des millions d’emplois…Quel était le rapport avec cet homme qui confiait à Nina une mission depuis une autre dimension ?
Sortir de la foule, se rendre rue de Londres dans le 9ième arrondissement. Mais comment pénétrer dans le siège français du leader mondial du moteur de recherche et ses 500 salariés? Cela doit être ultra sécurisé se dit-elle.
Aux abords de l’hôtel Vatry, elle aperçoit plusieurs petits groupes de personnes endimanchées. Sûrement des piques assiettes murmure-t-elle en dépassant deux couples, coupe de champagne et invitation à la main. Ils patientent sagement avant de pénétrer dans les bureaux de Google. Une journée Portes Ouvertes est organisée par la société. Présentation des découvertes récentes de leur laboratoire R&D ouvert il y a plus de 20 ans. Merci Josh !
Ancienne ingénieure passée par les plus grandes écoles, elle entame une rapide « négociation » avec les agents de sécurité pour rentrer sans invitation. Vu le thème de la journée et la teneur de son CV, Nina n’a pas besoin d’argumenter. Une fois à l’intérieur, elle en profite pour se refaire une beauté aux toilettes, avec les moyens du bord. Même si personne n’y prête vraiment attention, Nina veut faire oublier son look de manifestante. Elle se rince le visage, s’attache les cheveux, remet sa chemise dans son jean maintenu par une belle ceinture en cuir marron et sa boucle dorée. Ça y est, Nina est prête à arborer fièrement un badge avec son prénom sous le logo de l’entreprise américaine. Elle peut participer à un groupe hétéroclite d’une dizaine de personnes. Une visite guidée est prévue d’ici 20 minutes par une belle femme blonde aux yeux bleux et en blouse blanche.
« Bonjour à toutes et à tous, je suis la docteur Anna Jones. Je suis heureuse de vous accueillir ici au siège de Google France. Comme vous le savez, hormis être le numéro un mondial des moteurs de recherche, les dirigeants de Google ont toujours voulu être à la pointe de l’innovation. Qui dit innovation, dit laboratoire de Recherche et Développement. Je suis la Directrice de ce Centre. Je vous prie de bien vouloir me suivre pour la visite.
Le coeur de Nina bat la chamade. Tout comme si elle connaissait cette femme de longue date. Et que des retrouvailles avaient lieu aujourd’hui. Elle n’a pas souvenir d’avoir déjà ressenti ce genre d’émotions. Surtout pour une femme.
Elle se fraye un chemin dans le groupe en accélérant le pas. Elle se rapproche tant bien que mal de la directrice pour l’écouter et l’observer de plus près. Un détail pourrait l’aider à comprendre sa réaction. Elle trébuche et marche sur le pied du Docteur Jones qui se retourne :
– Bonjour Nina, enfin je vous rencontre…
– Pardon, on se connait ?
– Il y a plusieurs années, j’ai rencontré quelqu’un qui devait absolument aider une certaine Nina…qu’il n’avait jamais rencontrée. Et comme vous êtes la première Nina avec laquelle je fais connaissance lors de mes visites…
– C’était un surfeur ?
– Un charmant et séduisant ancien surfeur
– Il s’appelait Josh ? Demanda timidement Nina
– C’est fou cette histoire rétorqua le Docteur Jones. Comment savez-vous cela ?