Cet article a été rédigé en s’appuyant sur les recherches de Francis Dupuis-Déri (Université du Québec à Montréal) et sur les documentaires « La fin d’Homo Virilus? » et « C’est quoi la virilité? », afin de croiser les regards historiques et sociologiques sur la condition masculine. À retrouver en bas de page. Ainsi qu’une micro-vidéo de synthèse (short Youtube) réalisée par votre serviteur 🙂


L’autre jour, j’étais en terrasse avec mon vieil ami Jacques. Jacques, c’est le genre de type sur qui on peut compter : un bosseur, un père qui a fait ce qu’il a pu, un homme qui a traversé les crises sans trop se plaindre. Mais entre deux gorgées de café, il a lâché, avec une amertume que je ne lui connaissais pas : « Tu sais, j’en ai ras-le-bol. Aujourd’hui, j’ai l’impression d’être l’ennemi public numéro un. Je ne suis plus Jacques, je suis juste un « vieux mâle blanc hétérosexuel ». On nous traite comme si on était la racine de tous les maux de la Terre. »

Cette phrase de Jacques, elle résonne chez beaucoup d’entre nous, les quinquas et plus. Elle exprime une fatigue, un sentiment d’injustice face à une époque qui semble vouloir déboulonner tout ce qui nous a construit. Mais en écoutant Jacques, j’ai eu une intuition : et si ce que nous ressentons comme une agression était, en fait, une invitation ? Une invitation à tomber l’armure, à regarder ce que signifie vraiment « être un homme » et à découvrir que le costume qu’on nous a imposé est peut-être la première de nos prisons.

À travers les sources historiques et les analyses contemporaines, explorons ensemble pourquoi la « crise de la virilité » est un vieux refrain, et comment s’en libérer pour être enfin heureux.

1. Le spectre de la « crise » : Un éternel recommencement

Jacques se sent attaqué par une époque « féministe » ou « woke ». Pourtant, la première chose qu’il faut dire à Jacques, c’est que le discours sur la « crise de la masculinité » n’est pas né avec TikTok ou les réseaux sociaux. C’est un discours fallacieux qui se répète depuis des siècles.

Dès que les femmes ou les minorités gagnent un peu de terrain, les défenseurs de l’ordre établi crient au scandale. On a entendu parler de la « crise de la virilité » au XVIe siècle à la cour du roi, pendant la Révolution française, et même à la fin du XIXe siècle aux États-Unis sous Theodore Roosevelt. On nous fait croire que « l’ordre naturel » est en danger parce que les hommes mangeraient moins de viande rouge ou ne seraient plus assez autoritaires.

En réalité, ce discours de crise est souvent utilisé par les courants conservateurs comme un « fusil à deux coups » : d’abord pour dire que les hommes souffrent, puis pour accuser les femmes et les féministes d’être la cause de cette souffrance. On nous vend une nostalgie d’un « âge d’or » de la virilité, mais personne ne sait vraiment quand il a existé : était-ce dans les années 60 ? À la préhistoire ?. En vérité, cet âge d’or est un mythe destiné à justifier la domination.

2. L’héritage antique : L’invention de la hiérarchie

Pour comprendre pourquoi Jacques se sent mal à l’aise, il faut remonter loin, très loin. Notre modèle de virilité vient de l’Antiquité grecque, et particulièrement d’Aristote. C’est lui qui a théorisé la hiérarchie des fluides.

Pour les Grecs, la femme était un être « inachevé » parce qu’elle perdait son sang (les règles), ce qui était vu comme un signe d’impureté et d’incapacité à se gouverner elle-même. L’homme, lui, possédait le Logos (la raison), la transcendance et la verticalité. Son sang à lui était « glorieux » car il était versé volontairement sur le champ de bataille.

C’est là que tout commence : on a séparé l’humanité en deux. D’un côté, le masculin associé à la force, l’autonomie et l’efficacité. De l’autre, le féminin associé à la douceur, l’émotion et la dépendance. On a appris aux petits garçons — et on nous l’a appris aussi — qu’être un homme, c’est « jouer des coudes », écraser l’autre et ne surtout pas ressembler à une « fillette ». La virilité n’est pas un état naturel, c’est une quête inachevée, un idéal impossible à atteindre où il faut toujours prouver qu’on est « plus » qu’un autre.

3. Le traumatisme des tranchées et le retour de bâton

Pourquoi cette obsession du « muscle » et du « chef » est-elle si forte chez certains ? L’histoire nous montre un tournant majeur : la Première Guerre mondiale. En 1914, les hommes sont partis avec l’idée napoléonienne du héros rutilant sur son cheval. Ils ont trouvé la boucherie industrielle.

Dans les tranchées, le courage individuel ne servait à rien contre les obus. L’homme n’était plus un guerrier, mais une victime terrorisée, couverte de boue et de poux. La psychiatrie a même dû inventer le terme d’« obusite » (avant de basculer sur syndrome post traumatique) pour désigner ces hommes traumatisés. À l’époque, on considérait ces blessés psychiques comme des êtres « dévirilisés » parce que l’hystérie était censée être un mal exclusivement féminin (lié à l’utérus).

C’est sur ce traumatisme, ce sentiment d’avoir été « escroqué de toute gloire », qu’est né le fascisme. Mussolini et Hitler ont promis de « régénérer » la puissance virile en créant des guerriers invincibles, des « mâles alpha ». Aujourd’hui, quand on voit des leaders politiques se mettre en scène torse nu, à la pêche ou sur un ring de boxe, ils ne font que réactiver ces vieux codes de la virilité guerrière pour rassurer un électorat angoissé.

4. Rambo et la restauration de la confiance

Nous, les quinquas, nous avons grandi avec les modèles des années 80. Après le fiasco de la guerre du Vietnam, l’Amérique était en crise de masculinité. Les soldats revenaient humiliés, traités de « baby killers ».

Le cinéma a alors servi de « restauration reaganienne ». On est passé du Rambo du premier film — un vétéran inquiet et traumatisé — au Rambo du deuxième volet : un corps dur, hyper-musclé, une véritable machine de guerre. On nous a vendu l’image d’un homme qui ne ressent rien, qui ne chute jamais et qui règle tout par la violence explosive. Jacques a peut-être essayé de ressembler à ce modèle toute sa vie, mais qui peut tenir ce rôle sans s’effondrer ?

5. Le piège de la performance : Sexe, argent et silence

La virilité, ce n’est pas seulement la force physique, c’est aussi un idéal de performance qui s’est parfaitement marié avec le capitalisme.

Au travail, nous utilisons un lexique guerrier : on parle de « conquêtes », de « victoires », de « vaincre » la concurrence. On attend de l’homme qu’il soit un « pourvoyeur de ressources » infatigable. Mais cette réussite a un coût invisible : elle repose souvent sur le travail gratuit des femmes à la maison (ménage, éducation des enfants), ce qui permet à l’homme de « faire carrière » en se délestant de la charge mentale.

Même dans l’intimité, la virilité est vécue comme une pression. C’est l’obsession du chiffre : taille du pénis, nombre de conquêtes, durée du rapport. Le pénis est vu comme un « sceptre » ou une « épée », une extension du pouvoir. On nous a appris que si l’on ne « performait » pas au lit, on perdait notre statut d’homme. Beaucoup d’hommes ont souffert en silence d’éjaculation précoce ou de pannes, les vivant comme une « déshonorable » déchéance.

6. La tragédie du silence : Le suicide masculin

C’est ici que je veux vraiment interpeller mon ami Jacques. Il se sent victime du féminisme, mais les chiffres disent autre chose. Les hommes représentent 75 % des suicides et la grande majorité des accidents mortels.

Pourquoi ? Ce n’est pas parce que les femmes nous oppriment. C’est parce que la socialisation virile est un facteur de risque. On nous a appris à ne pas exprimer nos émotions, à ne pas demander d’aide (« un homme, ça se tait »). En cas d’échec professionnel ou de divorce, l’homme se retrouve démuni car son identité est uniquement basée sur son rôle de « dominant » ou de « travailleur ».

Perdre son travail, pour un homme qui a été élevé dans le culte de la performance, c’est perdre sa valeur sociale. C’est ce qu’on appelle l’épidémie silencieuse : la détresse de ceux qui se sentent « losers » parce qu’ils ne sont pas Mark Zuckerberg ou des héros de start-up. Jacques, ce n’est pas le féminisme qui te tue, c’est l’obligation d’être invulnérable.

7. Le chemin vers la liberté : De la domination à l’humanité

Alors, comment on s’en sort ? La première étape, c’est de comprendre que la virilité n’est pas la masculinité. La virilité est un système de domination : domination du père sur la famille (le pater familias), de l’homme sur la femme, et même de l’homme sur la nature.

Aujourd’hui, nous passons d’une famille verticale à une famille horizontale. On ne parle plus de « puissance paternelle » mais d’« autorité parentale conjointe ». Et c’est une excellente nouvelle ! Cela signifie que nous, les hommes, nous pouvons enfin investir le champ du Care (le soin, la bienveillance).

De plus en plus d’hommes de la nouvelle génération refusent les stéréotypes. Ils s’inscrivent à des ateliers de paternité pour apprendre à changer les couches et à porter leur bébé, des gestes que nos propres pères ne faisaient parfois jamais. Ils découvrent que s’occuper d’un enfant n’est pas « féminin », c’est simplement humain.

Regarde des figures comme Timothée Chalamet ou Pedro Pascal. Ils incarnent une masculinité qui accepte l’androgynie, la douceur et la vulnérabilité. Ils prouvent qu’on peut être un homme sans avoir besoin d’écraser qui que ce soit.

8. Conclusion : Déposer les armes pour vivre enfin

Jacques, je te le dis : ne te laisse pas enfermer dans l’étiquette du « vieux mâle blanc ». Ce n’est pas toi. Toi, tu es un être humain capable de courage, mais aussi de fatigue. Capable d’autorité, mais aussi de tendresse.

Être libre, à plus de 50 ans, c’est réaliser que nous n’avons plus rien à prouver à la « broligarchie ». Encore un nouveau mot que j’ai découvert dans ces documentaires 🙂
Le terme, mot-valise associant bro- (contraction de brothers, frères) et -garchie (d’« oligarchie », ce régime où seul un petit groupe de puissants détient le pouvoir) pour signifier la domination sur un système politique, désigne un mode de gouvernance composé d’une poignée d’hommes se considérant comme des meilleurs amis – « à la vie à la mort » – qui s’entraident, se cooptent, se chamaillent et festoient entre eux dans des clubs sélects. Nous n’avons plus besoin de « niquer » la concurrence ou de prouver que nous avons « des couilles ».

La vraie révolution anthropologique, c’est de comprendre que la bienveillance, la capacité à raisonner, l’autonomie ou l’expression des émotions n’ont pas de sexe. Ce sont des qualités humaines. Dans une même journée, tu peux être dans l’action le matin et dans l’émotion le soir sans que ta valeur ne change d’un iota.

Le modèle de l’Homo Virilus est un colosse aux pieds d’argile, un Superman qui finit toujours par s’épuiser. En acceptant notre vulnérabilité, nous ne perdons pas notre dignité, nous gagnons notre liberté.

Jacques a fini son café. Il m’a regardé un long moment, puis il a souri. « Au fond, » a-t-il dit, « c’est peut-être reposant de ne plus avoir à être un héros. »

Et c’est exactement ça, l’esprit de ce blog. Bienvenue dans ta nouvelle vie d’homme libre.



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